Des dirigeants du monde entier se sont réunis à Karlsruhe, en Allemagne, autour d’une question fondamentale : comment les perturbations qui redessinent l’économie mondiale peuvent-elles être transformées en investissements, en institutions plus solides et en nouvelles opportunités économiques ?
La Conférence mondiale sur le financement durable (CMFD) 2026 s’est achevée à Karlsruhe, en Allemagne, autour d’un constat fort : le monde ne manque pas de capitaux. Ce qui lui fait de plus en plus défaut, ce sont des systèmes financiers, des institutions et des opportunités d’investissement capables d’orienter ces capitaux vers les entreprises, les secteurs d’activité et les infrastructures nécessaires à l’avenir.
Organisée les 27 et 28 août 2026, cette 16e édition a réuni de hauts responsables de banques centrales, d’institutions financières, d’institutions de financement du développement, d’administrations publiques ainsi que d’organisations des secteurs public et privé autour du thème : « Transformer les perturbations mondiales en investissements à grande échelle ».
Conçue comme un forum de travail plutôt qu’une succession de présentations, la CMFD 2026 a permis aux dirigeants de remettre en question certaines hypothèses établies, de confronter les réalités institutionnelles et d’examiner les changements nécessaires.
Un monde qui a changé. Un système financier appelé à se transformer lui aussi.
Dans son allocution inaugurale, M. Arshad Rab, président du Conseil international des normes de durabilité pour les institutions financières axées sur la création de valeur et directeur général de l’Organisation européenne pour le développement durable (European Organisation for Sustainable Development – EOSD), a remis en question les fondements sur lesquels repose encore une grande partie du système financier actuel.
Au-delà du vocabulaire de plus en plus vaste du financement durable – ESG, financement vert, financement de l'action climatique, taxonomies, cadres d'établissement de rapports et programmes de durabilité – il a posé une question plus fondamentale :
Où va l’argent et crée-t-il de la valeur ou en détruit-il ?
Selon lui, l’architecture financière sur laquelle le monde continue de s’appuyer a été conçue pour un monde qui n’existe plus. La technologie fait émerger de nouveaux secteurs d’activité tandis qu’elle en rend d’autres obsolètes. Les équilibres géopolitiques se redessinent. Les chaînes d’approvisionnement se reconfigurent. La concurrence dans les industries, les technologies, les investissements et la puissance économique s’intensifie.
Le message n’était toutefois pas empreint d’inquiétude.
M. Arshad Rab a mis en évidence un paradoxe observable dans de nombreuses économies : des entrepreneurs prêts à investir, des entreprises désireuses de se développer et des secteurs nécessitant une modernisation, alors même que d’importants volumes de capitaux demeurent concentrés ailleurs.
Les institutions financières peuvent paraître solides sur le papier alors même que les entreprises peinent à financer les équipements et les technologies dont elles ont besoin pour rester compétitives. Dans le même temps, les capitaux financent l’importation de biens que ces entreprises pourraient autrement produire elles-mêmes.
L’argument touche au cœur même de la stabilité financière : un système financier ne peut se protéger durablement en affaiblissant l’économie dont il dépend.
Pendant trop longtemps, les pays ont développé des mécanismes sophistiqués pour financer les conséquences de la faiblesse économique plutôt que d’en éliminer les causes. Lorsque les recettes diminuent, ils empruntent. Lorsque les industries ne se développent pas, elles importent. Lorsque la pauvreté persiste, un nouveau programme est lancé.
L’alternative exige un changement fondamental :
Passer du financement de la dépendance à la construction d’une puissance économique. Passer du financement répété des symptômes à l’action sur les causes profondes.
Lorsque la durabilité elle-même dépend d’un soutien extérieur.
M. Rab a ensuite orienté la réflexion vers le secteur financier lui-même : pourquoi le système, dont la mission est de mobiliser et d’allouer les capitaux, recourt-il si souvent à des prêts concessionnels étrangers, à des subventions et à des programmes financés par les bailleurs de fonds pour mettre en œuvre son programme de durabilité ?
« Si la durabilité dépend du financement continu d’un tiers, qu’a-t-elle réellement de durable ? »
Cette question met en lumière un problème plus profond. Une grande partie du financement durable demeure en dehors du cœur de métier des institutions financières. Elle est souvent mise en œuvre au moyen de programmes spécifiques, de financements externes et de produits labellisés, plutôt que d’être intégrée à la manière dont les institutions mobilisent les capitaux, investissent, financent et créent de la valeur.
La durabilité devient réelle lorsque la création de valeur économique, sociale et environnementale est intégrée aux décisions financières quotidiennes.
La conclusion de M. Rab était sans équivoque :
« Une durabilité qui ne peut se maintenir par elle-même n’est pas une véritable durabilité ».
La durabilité ne peut demeurer un agenda supplémentaire ou périphérique du système financier. Elle doit devenir une composante essentielle de sa réussite.
Repenser la signification de la stabilité financière
La discussion s’est ensuite tournée vers les institutions au cœur du système financier et vers l’expérience de Reserve Bank of Zimbabwe (RBZ).
Le gouverneur, Dr John Mushayavanhu, a inscrit le parcours de certification en durabilité de RBZ dans le cadre même du mandat de la banque centrale, non comme un élargissement de celui-ci, mais comme un moyen de renforcer sa capacité à préserver la stabilité monétaire et financière grâce à une meilleure compréhension des conditions économiques sous-jacentes qui la façonnent.
Dr Jesimen Chipika, Vice-Gouverneure de RBZ, a élargi la réflexion au rôle du leadership réglementaire, en soulignant la nécessité de faire évoluer la durabilité au-delà des politiques, des rapports et des produits labellisés, pour l’intégrer à la gouvernance, à la prise de décision, à l’allocation du capital et à la croissance du bilan.
L’idée avancée était forte dans sa simplicité :
Une banque centrale plus solide renforce le système financier. Un système financier plus solide favorise une économie plus résiliente et plus compétitive. Une économie plus solide consolide les fondements d’une stabilité monétaire et financière durable.
CRÉER LES OPPORTUNITÉS D’INVESTISSEMENT DE DEMAIN
La Conférence s’est ensuite intéressée à l’autre versant de l’équation du capital : même lorsque les capitaux sont disponibles, d’où viendront les opportunités d’investissement de demain ?
Les pays recherchent des milliards d’investissements tandis que les investisseurs recherchent des opportunités viables. Combler cet écart exige une capacité souvent insuffisante : concevoir et développer systématiquement des opportunités d’investissement.
Cette question a été illustrée concrètement par le programme RISE, une architecture développée par l’Organisation européenne pour le développement durable (European Organisation for Sustainable Development – EOSD) afin de transformer les priorités nationales, les défis économiques et les besoins du marché en opportunités d’investissement. RISE permet aux institutions financières d’aller au-delà du simple financement des opportunités qui se présentent à elles, en leur donnant les moyens d’identifier, de concevoir et de développer de manière systématique les opportunités dont leurs économies ont besoin.
Uganda Development Bank (UDB) a fourni un exemple concret de cette approche. Dr Patricia Ojangole, directrice générale d’UDB, a expliqué que la Banque a adopté RISE afin de renforcer sa capacité à générer des opportunités d’investissement alignées sur les ambitions économiques de l’Ouganda.
S’agissant des institutions de financement du développement, M. Arshad Rab a formulé cette responsabilité en des termes clairs :
« Le financement du développement ne devrait pas se limiter à ce que le marché comprend déjà. Sa plus grande valeur réside précisément dans sa capacité à contribuer à la création de marchés et de secteurs qui n’existent pas encore».
Mais ce principe s’applique à l’ensemble du secteur financier : les institutions financières doivent aller au-delà de la simple concurrence des opportunités existantes et développer leur capacité à identifier et à faire émerger de nouvelles opportunités.
Ne vous limitez pas à rechercher des capitaux. Créez des opportunités d’investissement suffisamment attractives pour attirer les capitaux.
MOBILISER LES CAPITAUX DÉJÀ PRÉSENTS AU SEIN DES ÉCONOMIES
La CMFD 2026 a également remis en question l’idée selon laquelle la transformation économique dépend nécessairement, avant tout, de la recherche de ressources financières extérieures.
D’importants volumes de capitaux existent déjà dans de nombreuses économies, au sein des banques, des fonds de pension, des compagnies d’assurance et des systèmes d’épargne. La véritable question est de savoir où ces capitaux sont orientés.
Pour les banques, le financement d’une entreprise compétitive peut générer des fournisseurs, des emplois, des revenus salariaux, des transactions, de nouveaux clients et, en définitive, de nouveaux dépôts.
Comme l’a souligné M. Rab :
« Il n’est pas nécessaire d’attendre la constitution de dépôts à long terme pour bâtir l’économie. C’est en bâtissant l’économie que l’on génère les dépôts ».
S’agissant des fonds de pension et des compagnies d’assurance, l’objectif n’est pas de sacrifier la rentabilité financière au profit du développement, mais plutôt de faire du développement lui-même une classe d’actifs attrayante pour l’investissement.
La réflexion s’est également étendue au secteur de la microfinance. Si l’inclusion financière se limite à permettre à un entrepreneur de s’endetter à répétition pour assurer sa survie, elle n’a pas encore produit une véritable émancipation économique. L’objectif doit être la progression vers un niveau supérieur de développement : permettre aux microentreprises de se formaliser, de devenir des PME et de constituer la prochaine génération d’entreprises créatrices d’emplois.
« Passer du financement de la lutte quotidienne pour la survie au financement de la liberté de prospérer ».
CONSTRUIRE DES ÉCONOMIES À FORTE VALEUR AJOUTÉE
À l’issue de la conférence, les différents éléments de réflexion ont commencé à converger.
La question n’était plus simplement de savoir comment rendre le financement durable, mais plutôt :
Quel type d’architecture économique et institutionnelle est nécessaire pour construire une économie à forte valeur ajoutée ?
Le modèle qui s’est progressivement dégagé repose sur le marché et l’investissement comme moteurs du développement. Les gouvernements créent un environnement propice. Les banques centrales assurent la stabilité et renforcent la confiance. Les autorités de régulation favorisent des marchés résilients et compétitifs. Les institutions financières mobilisent et allouent les capitaux. Les institutions de financement du développement contribuent à créer de nouveaux marchés et de nouvelles opportunités. Les entreprises génèrent de la valeur grâce à l’innovation et à la productivité. Les investisseurs orientent les capitaux vers les opportunités les plus prometteuses.
Et les capitaux se tournent vers les économies capables de créer des opportunités dignes d’être financées.
En définitive, la durabilité doit transformer la manière dont les institutions prennent leurs décisions, la destination des flux de capitaux, le développement des entreprises et des secteurs, ainsi que la capacité des économies à devenir plus solides plutôt que plus dépendantes.
LE VRAI TEST COMMENCE APRÈS KARLSRUHE
À l’approche de la clôture de la Conférence, Arshad Rab a renvoyé la responsabilité aux dirigeants présents :
Les institutions ne se transforment pas d’elles-mêmes. Les systèmes financiers ne se réinventent pas d’eux-mêmes.
Les économies ne se transforment pas d’elles-mêmes. Ce sont les femmes et les hommes qui les transforment.
La véritable mesure du succès de la CMFD 2026 ne résidera pas dans le fait que les participants aient adhéré à l’ensemble des idées exprimées à Karlsruhe, mais dans leur capacité à modifier leurs pratiques et leurs décisions une fois de retour dans leurs institutions et leurs pays.
La CMFD 2026 ne visait pas à produire une déclaration supplémentaire relative au financement durable. Elle a remis en question les hypothèses qui déterminent l’orientation des flux de capitaux, les activités financées par les institutions, l’origine des opportunités d’investissement et le type d’économies que les systèmes financiers contribuent à construire.
La Conférence a commencé par les perturbations. Elle s’est achevée sur les opportunités.
Et M. Arshad Rab a laissé aux participants un défi clair :
« Nous avons des capitaux. Nous avons des institutions. Nous avons les connaissances requises.
Ce dont nous avons désormais besoin, c’est du courage. »
Son appel final ne prêtait à aucune ambiguïté : les dirigeants doivent retourner dans leurs institutions avec la volonté de faire de celles-ci des acteurs qui façonnent l’avenir plutôt que de simplement s’y adapter. L’avenir ne sera pas financé sur la base des hypothèses d’hier. Il sera façonné par des institutions ayant le courage de financer les entreprises, les secteurs d’activité et les opportunités sur lesquels reposeront les économies de demain.
M. Arshad Rab
Président, International Council of Sustainability Standards for Value Driven Financial Institutions et directeur général de l’Organisation européenne pour le développement durable (EOSD)
